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Légalisation de l’avortement en Irlande : une victoire pour les femmes et pour toute la société

Tuam : un gros bourg rural aux maisons proprettes, aux jardins bien entretenus. Une petite ville plutôt qu'une bourgade à dire vrai, plutôt opulente avec ses rues larges, ses commerces avenants. Pourquoi ai-je toujours évité de m'y attarder ? Pourquoi, en correspondance pour l'ouest, j'attendais impatiemment le car qui m'en éloignerait ? Pourquoi cette angoisse qui me prenait à la gorge ? Maintenant je sais...

C’est donc par le score sans appel de 68% que les Irlandais ont approuvé le retrait du 8° amendement à la constitution, lequel mettait sur le même plan la vie de la mère et celle de « l’enfant non né » et criminalisait l’avortement. Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il inverse celui du référendum de 1983, qui avait justement approuvé cet amendement. Et d’autant plus remarquable encore par son homogénéité : si les grandes villes et notamment Dublin, où l’on enregistre 77% pour le oui, se sont montrées particulièrement favorables au retrait, le oui l’emporte aussi largement dans les zones rurales, dans toutes les catégories sociales et dans toutes les tranches d’âge, exception faite des plus de 65 ans chez qui il est minoritaire, mais avec tout de même 40%,ce qui est considérable et pour le moins inattendu.

L’ampleur du raz de marée en a désorienté plus d’un, à commencer par les instituts de sondage, qui avaient pronostiqué une très courte victoire du « oui ». Il semble qu’une véritable dynamique ait eu lieu la dernière semaine, amenant à un taux de participation plus élevé que prévu.  Mais comment l’expliquer ?

L’engagement personnel du Premier Ministre Leo Vardaker, a certainement pesé : lui-même médecin et très représentatif d’une nouvelle génération, il a su convaincre son parti, le Fine Gael, démocrate-chrétien mais ultralibéral en matière économique, qu’il y avait lieu de faire la part des choses dans un pays à la démographie particulièrement jeune. Les prises de positions de personnalités de tout bord, certains témoignages courageux ont dû compter, même si les partis politiques et les syndicats, souvent divisés en interne sur l’IVG, ont joué la prudence.

L’essentiel est ailleurs : il réside dans le discrédit qui a frappé ces dernières années l’Eglise catholique : scandale des prêtres pédophiles,  découverte d’un charnier de près de 800 nouveaux nés dans la fosse septique d’un couvent hébergeant des filles mères à Tuam (ouest du pays),  parole enfin libérée sur les mauvais traitements dont des dizaines de milliers de personnes ont eu à souffrir jadis. Des films (The Magdalene sisters, de Peter Mullan, en 2002)  ont entraîné des aveux et une véritable prise de conscience sociale. Si 78% des Irlandais du Sud se disent toujours catholiques, on est loin des 91% d’il y a 35 ans.

D’autant plus que, chez les catholiques pratiquants eux-mêmes, et peut-être encore plus chez eux, l’exaspération devant l’hypocrisie est grande : 3.500 femmes vont chaque année se faire avorter en Angleterre, il y a des cliniques à Liverpool qui « travaillent » presque exclusivement avec la « clientèle » irlandaise. Même un magazine aussi conservateur que le « Irish Catholic » a eu la lucidité de dire : « Arrêtons d’utiliser l’Angleterre pour nous acheter une conscience morale ».

On parle encore souvent en Irlande de « la question morale », soi-disant identitaire et censée reposer sur quatre sujets tabous : le divorce, la contraception, l’homosexualité et l’avortement. La victoire éclatante du « oui » au référendum sur le mariage gay avait déjà sérieusement ébranlé l’édifice.  C’est aujourd’hui un nouveau coup qui est porté à l’archaïsme.  Pour autant, un cinquième pilier existe et reste en place : l’inégalité hommes – femmes, notamment devant la fiscalité, avec une législation discriminatoire qui dissuade de nombreuses femmes mariées d’entrer sur le marché du travail. A quand un référendum ?